Groupe de recherches sur les enjeux sociaux contemporains en Nouvelle-Calédonie

Présentation

Le contexte actuel

Faisant suite aux « événements » violents de la décennie 1980 qui ont accompagné la revendication indépendantiste kanake et aux Accords de Matignon (1988), les Accords de Nouméa signés en 1998 ont engagé la Nouvelle-Calédonie dans une nouvelle dynamique, pour une période transitoire de vingt ans.

À travers un très large transfert de compétences et la mise en place de nouvelles institutions (gouvernement local, assemblée de Nouvelle-Calédonie, Sénat coutumier, Provinces aux pouvoirs accrus), c’est un statut sans équivalent historique qu’occupe actuellement la Nouvelle-Calédonie. Pour la population kanake notamment, le défi de ces Accords consiste à passer d’une situation d’exploitation coloniale ou de développement subi à une gestion autonome et maîtrisée des évolutions locales. Mais dans le même mouvement, l’autonomie grandissante de ce pays s’accompagne d’interdépendances accrues avec des acteurs institutionnels et économiques divers, notamment par l’insertion dans des réseaux économiques mondiaux (en particulier en raison de la concurrence pour le contrôle des richesses minières du pays). Les investissements en cours dans le domaine minier forment le cœur de tensions sociales considérables en Nouvelle-Calédonie. Les conséquences sur les systèmes sociaux villageois et ruraux, qui occupent encore aujourd’hui la majorité de la population kanake, en sont particulièrement notables, avec le déclin de l’agriculture vivrière et la recherche continue d’accès au salariat.

La revendication d’indépendance évolue vers celle de la prise de contrôle des pouvoirs économiques et politiques, ou d’une revendication des droits autochtones, notamment dans le cadre de la défense des ressources locales. La demande d’emploi ou de grands équipements se fait ainsi à la fois au nom de la protection de l’environnement, du développement durable et des droits claniques traditionnels. L’approfondissement du débat autour de la citoyenneté calédonienne, notamment à travers la définition du corps électoral correspondant, les conflits noués autour du contrôle des richesses minières du pays, la mise en avant des risques environnementaux suscités par le développement minier et les revendications en termes d’autochtonie sont des faits marquants des dernières années. C’est aussi dans ce contexte que peut s’analyser l’émergence de revendications portées par les plus dominés au sein des systèmes sociaux calédoniens.

Le Groupe de Recherche sur les enjeux sociaux contemporains en Nouvelle-calédonie (GDRNC)

Le groupe de chercheuses et de chercheurs que nous formons essaye de contextualiser historiquement et à suivre par des enquêtes ethnographiques et sociologiques ces évolutions sociales, liées à la tentative de construction ou d’invention d’un modèle de développement spécifique et de décolonisation originale, et à sa mise en œuvre conflictuelle — tant pour comprendre les débats actuels (sur le corps électoral, l’emploi local, les droits autochtones, l’enseignement des langues, les institutions coutumières ou néo-coutumières, etc.) que pour saisir l’origine coloniale des catégories employées, et les tensions théoriques et pratiques que leur usage suscite. Les institutions, la citoyenneté, le travail, l’environnement, l’autochtonie, les mondes ruraux, les rapports sociaux de sexe et d’âge, sont autant de nos centres d’intérêt. Indiquons quelques voies que nous cherchons à explorer.

La question du travail est au cœur des politiques de « rééquilibrage » entre les communautés telles qu’elles ont été définies par les Accords de Matignon et de Nouméa. Sommes-nous en train de passer du « paternalisme » de l’exploitation coloniale à une véritable émancipation, ou plutôt à la dépendance envers les multinationales ? À l’heure de la mise en œuvre d’un développement centré sur le nickel, une certaine inquiétude est perceptible par rapport à l’option industrielle et aux formes d’urbanisation qui l’accompagnent (notamment pour la zone de Koné-Pouembout, en Province Nord). Le choix politique de l’industrialisation et de l’urbanisation ne doit toutefois pas faire oublier les très nombreuses formes d’emploi éloignées du grand salariat industriel. Si la vision modernisatrice de l’agriculture bute sur les contraintes structurelles du marché et de la commercialisation des productions, nous nous efforçons de percevoir les dynamiques associatives locales qui témoignent d’une certaine vitalité rurale — même si la perspective de l’emploi minier peut être démobilisatrice pour d’autres projets — et d’analyser les relations de travail telles qu’elles se développent aujourd’hui notamment dans les mines, mais aussi dans les administrations provinciales, dans les entreprises et chez des particuliers, dans un monde du travail calédonien extrêmement diversifié (dans lequel Kanaks, Européens, Vietnamiens, Javanais, Néo-Hébridais, Wallisiens et Futuniens occupent des positions différenciées).

Par ailleurs, les formes anciennes de domination des femmes et des jeunes dans les communautés océaniennes sont désormais mises en cause. On constate notamment que ceux et celles que les institutions coutumières défavorisent hésitent de moins en moins à recourir aux institutions françaises — et notamment aux tribunaux — pour résoudre des questions autrefois socialement légitimées ou traitées par les rapports de force entre familles et dans les tribus (par les règles coutumières). Lors de la dernière décennie, à la mise en cause par les femmes autant au niveau associatif qu’individuel des violences sexuelles et domestiques (y compris les châtiments corporels infligés aux enfants), s’est ajoutée leur volonté de s’impliquer dans la vie politique. Les années qui ont suivi les Accords de Matignon ont vu s’accélérer des changements amorcés aussi bien par les missions que par la scolarisation et l’entrée des femmes dans les rapports marchands. Les effets du brassage intercommunautaire croissant et de la diffusion de modèles et de valeurs occidentaux (en particulier par la télévision) sont aujourd’hui patents.

Nous cherchons à décrire les rapports de genre et de génération, leur construction au travers de la socialisation dans la famille et dans l’école, ainsi que les changements et les processus de renégociation des rôles en cours : l’opposition aux violences, massif chez les plus jeunes des Kanakes et chez celles qui résident en ville, va dans le sens d’une homogénéisation des conceptions de la conjugalité entre les communautés du pays. Ces analyses éclairent les changements radicaux dans les normes de genre chez les femmes et conduisent à réfléchir maintenant aux constructions actuelles de la masculinité.

À côté de ces travaux, en multipliant les collaborations, nous essayons de faire se croiser de nouveaux univers de discussion et de travail en commun, pour enrichir notre approche de la Nouvelle-Calédonie au moyen d’autres problématiques et d’autres points de repères. Réinsérer la Nouvelle-Calédonie dans l’ensemble océanien apparaît ainsi comme un moyen de renforcer par la comparaison et l’accumulation des expériences les capacités d’analyse, de négociation, de mobilisation, de proposition des acteurs engagés en Nouvelle-Calédonie dans la transformation de leur univers social.

Voir ici les collaborations institutionnelles de chaque membre.

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